«Le manque de travail ôte aux jeunes leur dignité», proteste le cardinal Bassetti

Publié le par Patrice Kouakou

Cardinal Gualtiero Bassetti, Capture

Cardinal Gualtiero Bassetti, Capture

« Le manque de travail ôte aux jeunes leur dignité », a affirmé le nouveau président de la Conférence épiscopale italienne (CEI) le cardinal Gualtiero Bassetti, nommé par le pape François le 24 mai 2017. « Nous évêques, nous regardons les jeunes avec un cœur de pasteurs », a-t-il ajouté.

Le cardinal Gualtiero Bassetti a répondu aux questions des journalistes à l’issue de la 70e assemblée plénière de la CEI qui s’était ouverte au Vatican en présence du pape, le 22 mai 2017, et s’est clôturée le 24 mai. Lors de la conférence de presse, le 25 mai,  il a abordé plusieurs questions importantes de l’actualité telles que : les migrants, la pédophilie, la discussion autour de l’exhortation apostolique Amoris Laetitia, l’œcuménisme et la préparation de l’église italienne au synode pour les jeunes.

« Nous nous préoccupons pour nos jeunes, a déclaré le cardinal Bassetti. Que personne ne leur vole l’espérance. Car il y a tant de loups, de rapaces, qui veulent voler leur espérance. » « Notre préoccupation, a-t-il ajouté,  est qu’on leur donne la possibilité d’un travail, de se construire un avenir valable. »

Le nouveau président de la CEI a souligné aussi la nécessité du dialogue en précisant que «  l’Église post-conciliaire dialogue avec tout le monde », mais que « le dialogue a ses critères ». « Pour pouvoir dialoguer, a-t-il expliqué, il faut être solides dans ses propres principes pour accueillir et corriger, éventuellement l’autre. »

En commentant le discours du pape François lors de l’assemblée, le cardinal Bassetti  a rappelé que « la collégialité ce n’est pas seulement marcher ensemble, mais marcher sur la même route » : « C’est ce que disait, en substance, le discours du pape, et qui a guidé les travaux de l’assemblée », a-t-il ajouté.

Le cardinal Bassetti est né le 7 avril 1942 dans la province de Florence. Il est archevêque de Pérouse – Città della Pieve. Il a déjà été vice-présent de la CEI de 2009 à 2014. Depuis octobre 2012, il est président des évêques de Ombrie. Il est membre de la congrégation pour les évêques et de la congrégation pour le clergé, et membre du conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.

Le cardinal Bassetti faisait partie des trois noms choisis par les évêques à soumettre au pape qui l’a ensuite choisi. Les deux autres candidats étaient : Mgr Francesco Giulio Brambilla, évêque de Novare, et le cardinal Francesco Montenegro, archevêque d’Agrigente. Le nom du nouveau président a été annoncé par le président sortant, cardinal Angelo Bagnasco, à l’issue de la 70e assemblée plénière de la CEI.

Voici notre traduction du compte rendu la conférence de presse du cardinal Bassetti.

Marina Droujinina

Hier, vous avez déclaré être un « improvisateur », c’est-à-dire ?

Pour moi c’est le contraire du calculateur. Je me laisse davantage guidé par l’instinct du cœur que par l’intuition de la raison. Si je vois qu’il le faut, je me jette. C’est un choix évangélique car le Seigneur ordonne de lire les signes des temps. C’est-à-dire, Dieu parle par « révélation directe » mais également à travers les éléments naturels.

Vous avez dit « je suis désormais au crépuscule de la vie ». Comment on arrive à cela ? Avec quel regard ? Fort de quelle expérience?

Des fenêtres de Massa Marittima, je voyais tous les couchers de soleil. Le crépuscule est une très belle chose, et puis selon comment il se présente, il est le prélude d’un nouveau jour. Le  « crépuscule » de ma vie, je le vois comme un coucher de soleil qui arrive encore un peu à éclairer, mais qui prépare ensuite à un nouveau jour.

Que vous reste-t-il de ces journées ?

Au fur et à mesure que l’attention se concentrait  de plus en plus sur moi, je me sentais comme un petit David dans l’armure de Saül qui devait aller à la rencontre du géant Goliath, mais qui, après avoir quitté son armure, a ramassé cinq pierres et avec ces cinq pierres a mené sa bataille. Au début j’ai senti un peu de crainte, puis l’affection des évêques et du Saint-Père m’a encouragé, et j’ai dit : ensemble nous pouvons faire encore quelque chose de beau.

Que souhaitez-vous souligner dans le communiqué final de l’assemblée ? Quels contenus ?

Je voudrais parler du pape qui a laissé son discours officiel pour s’adresser spontanément à nous. Mais en relisant ensuite son discours, j’y ai vu une claire exposition d’Evangelii Gaudium.  Le pape a très à cœur la « conversion pastorale » de l’Eglise. Il ne s’agit pas seulement de changer quelque chose, mais de changer de mentalité, dans les cœurs, en agissant concrètement. A un moment où l’on parle d’inclusion, l’Eglise, qui accueille, comme les filets de Pierre prenant toutes sortes de poissons, devient un « hôpital de campagne ». Déjà don Mazzolari, avant le concile, avait eu la même intuition : l’Eglise comme un hôpital de campagne. La collégialité ce n’est pas seulement marcher ensemble, mais marcher sur la même route. C’est ce que disait, en substance, le discours du pape, et qui a guidé les travaux de l’assemblée.

Le Mouvement «  5 Stelle » est désormais une réalité de plus en plus affirmée. Est-ce utile pour l’Eglise de commencer un dialogue institutionnel avec ce type de mouvement ?

L’Eglise post-conciliaire dialogue avec tout le monde. Mais sur la politique il faut faire la distinction entre la politique, avec un petit « p », qui est celle de tous les partis et que je respecte, et la politique avec un grand « P » qui concerne le bien commun, le bien de tous. L’Eglise et la CEI, telle que j’ai l’intention de la conduire selon mes possibilités, veulent s’engager sur ce second aspect.

Déjà deux problèmes vous attendent: l’accueil des réfugiés et la gestion des affaires de pédophile commises par des évêques. Comment agirez-vous ?

Vis-à-vis des réfugiés, le problème est complexe. De la Bible et du magistère émerge la nécessité de l’accueil. Je comprends que l’Italie fait partie du contexte européen et l’Europe d’un contexte mondial. Je comprends notre impuissance devant ce problème historique, mais il y a cet engagement dans l’Eglise et dans la recherche de règles qui disciplinent l’accueil. L’initiative de la CEI est importante : « Libres de partir, libres de rester ». Outre la question de l’accueil, on doit créer les conditions afin que les gens ne soient pas obligés de partir.

Pour la pédophilie, la situation est inquiétante, mais on ne part pas à zéro. Le magistère de Benoît XVI a été clair et nous sommes tenus à être en contact avec la congrégation pour la foi qui donne les lignes directrices, pour évaluer cas par cas. On ne doit pas généraliser le problème. Ce problème touche, hélas, aussi la famille et d’autres types de cohabitation. Comme disait ma grand-mère : « On ne touche pas aux enfants ! » La pédophilie est un grand crime et l’Eglise fait tout son possible. A nous pasteurs le devoir d’être vigilants.

Les dernières présidences de la CEI ont toujours donné de l’importance aux dites « valeurs non négociables », comme par exemple à propos de l’euthanasie. Quel est votre sentiment ?

Nous sommes peut-être en défaut sur un point : nous ne donnons pas à ces personnes l’assistance, la proximité, l’amitié, l’affection, dont elles auraient besoin. Quand une personne a la perception d’avoir de la valeur aux yeux des autres il est très difficile qu’elle arrive au suicide. La législation devrait aussi tenir compte de l’avis du médecin qui assiste parce qu’il a lui aussi une grosse responsabilité.

Vous avez dit être fier d’être un  prêtre florentin, comme Don Milani. Le 20 juin, serez-vous avec le pape François, à Barbiana ?

Je suis à Barbiana avec le cœur ! Au mois de juin j’avais prévu une retraite avec mon clergé à Barbiana, puis j’ai préféré laisser la priorité à la visite du pape, renvoyant tout au début de la prochaine année pastorale. J’ai bien connu Don Milani. Dans ma formation religieuse et humaine je dois beaucoup à l’Eglise florentine, pour une série d’hommes ayant grandi à Florence, au siècle dernier, et qui ont été nos maîtres de vie.

Parmi vos expériences à Florence, y en a-t-il qui touche le monde juif ?

Quand il y a eu les inondations en 1966, j’étais un jeune  vicaire à San Salvi, près de la synagogue. J’ai rencontré un homme exceptionnel : le rabbin Belgrado. Il nous a raconté quand il a choisi de sauver d’abord la Torah avant ses enfants. Mais Dieu l’a éclairé et lui a donné aussi la force de sauver ses enfants. Je n’oublierai jamais ce témoignage d’un homme profondément religieux, qui avait fait un choix de foi.

Amoris Laetitia a fait beaucoup discuté, surtout le chapitre qui a entraîné les « dubbia ». Comment se fait-il que l’épiscopat italien ne se soit pas donné de lignes directrices univoques? Comme président de la CEI et comme évêque de votre diocèse, quelle est votre  ligne ?

Il est faux de dire qu’il n’y a pas eu de discernement. Quelque chose, au niveau régional, existe. Amoris Laetitia est une synthèse de la doctrine sur le mariage et sur la famille, il suffit de regarder les références. Pour comprendre le document, nous devons  faire un passage important, éviter cette homologation: toute situation irrégulière est un péché mortel. Le catéchisme, avant d’arriver au péché mortel, présente une série de conditions qui doivent être réunies en même temps. Alors, que demande le pape ? Il ne parle pas d’admission aux sacrements, mais parle de « discernement », de la situation réelle de la personne, du couple. Entreprendre un cheminement, pénitentiel aussi si cela est nécessaire, et puis évaluer. Amoris Laetitia doit être présentée comme elle a été écrite. Ce n’est pas un document  discutable, mais le Magistère.

Vous venez d’un territoire, l’Ombrie, qui a été frappée, blessée, ces derniers mois, aussi dans ses symboles religieux. Que ferez-vous pour ces terres et leurs habitants ?

Je fais mienne la voix de Mgr Boccardo, qui  guide cette Eglise: que les interventions de reconstruction s’accélèrent, mais pour les habitations surtout. Outre les maisons, j’ajouterais qu’il est d’une fondamentale importance que soient construites des structures où ramener la tradition religieuse afin que ces lieux ne perdent pas leur identité, leurs traditions religieuses, leur unité.

Vous êtes membre du Conseil pour l’unité des chrétiens : quel poids peuvent avoir les diocèses de Lungro et de Piano degli Albanesi sur la question de l’œcuménisme ? Quelle perspective pour l’abbaye grecque de Grottaferrata : la décadence ?

Nous souhaitons tous que l’abbaye ne tombe pas en décadence. Les communautés de Lungro et Piana degli Albanesi, sont des communautés vivantes et bien intégrées à l’Eglise de rite latin. Il me semble qu’avoir deux diocèses de rite grec-byzantin, est une richesse qui doit être préservée de même que la culture et les traditions anciennes. La variété dans l’Esprit est une richesse.

En automne, se profile une troisième édition du Family Day. Quelle impression vous ont faites les deux précédentes ? Les trouvez-vous utiles?

Nous affronterons ces problèmes et les approfondirons, car le thème fondamental reste celui des jeunes et de la famille. Les principes de l’éthique chrétienne sont  évangéliques, respectent la personne. La doctrine est claire et l’Eglise continue de la proposer. L’Eglise entre en dialogue à la manière d’aujourd’hui. Je n’ai pas peur du dialogue mais de la négligence de ceux qui n’ont pas une identité claire et ne savent pas à quoi ils veulent en venir. Pour pouvoir dialoguer il faut être solides dans ses propres principes pour accueillir et corriger, éventuellement l’autre. Le dialogue a ses critères.

En 2018 il y aura le synode pour les jeunes. Comment les évêques se préparent-ils à l’événement? Quelle importance ont les patronages?

Le pape qui vient d’une culture différente, souligne l’importance des patronages.  Le patronage n’est pas un instrument juste pastoral, mais culturel aussi et missionnaire, c’est une richesse. Nous évêques, nous regardons les jeunes avec le cœur de pasteurs. Nous nous préoccupons pour nos jeunes. Que personne ne leur vole l’espérance. Car il y a tant de loups, de rapaces, qui veulent voler leur espérance. Ce n’est pas vrai que l’union fait la force si tous sont faibles, elle fait la force seulement si nous sommes forts ; et notre préoccupation est qu’on leur donne la possibilité d’un travail, de se construire un avenir valable. Le manque de travail ôte aux jeunes leur dignité.

Votre prédécesseur, dans ses salutations aux évêques, a dit que vos voix ne sont pas souvent écoutées à propos des urgences du pays, surtout concernant la famille et les jeunes. Vous partagez ce sentiment ? Cette tendance vous inquiète-t-elle?

Je reste un homme d’espérance, mais le cardinal Bagnasco a raison. Souvent, plus que notre voix c’est notre cri qui n’est pas entendu. Mais nous continuerons car nous ne pouvons pas rester inertes devant des questions comme la famille et les jeunes.

Vous avez plusieurs fois parlé d’une Eglise qui doit repartir des plus pauvres. A quel type de changement devons-nous nous attendre?

Il me semble que dans son magistère, le pape François a fait un pas en avant par rapport à son prédécesseur. On appelait les pauvres les « derniers », mais le pape a ajouté un nouveau terme qui nous fait réfléchir : rebut. La société marginalise et produit du rebut, des déchets. Même si on est « dernier » on a toujours une dignité, mais ce mot « déchet » annule  la personne, la considère un « détritus ». Nous devons faire attention à ce que produisent les rebuts.

Traduction d’Océane Le Gall

Compte rendu de la conférence de presse, Giuseppe Cesareo

Synthèse (introduction) de Marina Droujinina

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